Mon avis pour "Mémoire d'une jeune fille rangée" : Livre très bien écrit qui relate l'enfance, l'adolescence et le passage à la vie de femme de Simone de Beauvoir dans le carcan d'une famille catholique. Une période qui fut celle de ma grand mère. A lire.
Mon avis pour "La Force de l'age" : Dans la lignée du premier de sa biographie. Même si on sait qu'elle élude certaines vérités, ce livre est intéressant du point de vue de l'étude de l'époque. De plus elle y décrit ses randonnées et voyages. Pour avoir moi même visité des lieux communs, elle était une vraie aventurière avec le sac à dos, les chaussures de marche, et dormant souvent à la belle étoile. A lire.
Mon avis pour "La Force des choses" : Dans la continuité des deux premiers. La maturité arrive avec les prises de conscience d'après guerre, donc les prises de positions politiques s'affirment. Sa vie est toujours autant étroitement liée à celle de Sartre, cependant on y croise Nelson Algren et beaucoup de personnages connus (camus, Bost, Vian, Merleau-Ponty entre autres...). A lire.
Extraits de "mémoire d'une jeune fille rangée":
Demain j'allais trahir ma classe et déjà je reniais mon sexe; cela non plus, mon père ne s'y résignait pas: il avait le culte de la jeune fille, la vraie. Ma cousine Jeanne incarnait cet idéal: elle croyait encore que les enfants naissaient dans les choux.
Mon père avait tenté de préserver mon ignorance; il disait autrefois que lorsque j'aurais dix-huit ans il m'interdirait encore les Contes de François Coppée; maintenant, il acceptait que je lise n'importe quoi: mais il ne voyait pas beaucoup de distance entre une fille avertie, et la Garçonne dont, dans un livre infâme, Victor Margueritte venait de tracer le portrait.
Si du moins j'avais sauvé les apparences ! Il aurait pu s'accommoder d'une fille exceptionnelle à condition qu'elle évitât soigneusement d'être insolite: je n'y réussis pas. J'étais sortie de l'âge ingrat, je me regardais de nouveau dans les glaces avec faveur; mais en société, je faisais piètre figure.
Mes amies, et Zaza elle-même, jouaient avec aisance leur rôle mondain; elles paraissaient au "jour" de leur mère, servaient le thé, souriaient, disaient aimablement des riens; moi je souriais mal, je ne savais pas faire du charme, de l'esprit ni même des concessions.
Mes parents me citaient en exemple des jeunes filles "remarquablement intelligentes" et qui cependant brillaient dans les salons. Je m'en irritais car je savais que leur cas n'avait rien de commun avec le mien: elles travaillaient en amateurs tandis que j'avais passé professionnelle.
Je préparais cette année les certificats de littérature, de latin, de mathématiques générales, et j'apprenais le grec ; j'avais établi moi-même ce programme, la difficulté m'amusait; mais précisément, pour m'imposer de gaieté de c½ur un pareil effort, il fallait que l'étude ne représentât pas un à-côté de ma vie mais ma vie même: les choses dont on parlait autour de moi ne m'intéressaient pas.
Je n'avais pas d'idées subversives; en fait, je n'avais guère d'idées, sur rien; mais toute la journée je m'entraînais à réfléchir, à comprendre, à critiquer, je m'interrogeais, je cherchais avec précision la vérité: ce scrupule me rendait inapte aux conversations mondaines.
Somme toute, en dehors des moments où j'étais reçue à mes examens, je ne faisais pas honneur à mon père; aussi attachait-il une extrême importance à mes diplômes et m'encourageait-il à les accumuler. Son insistance me persuada qu'il était fier d'avoir pour fille une femme de tête; au contraire: seules des réussites extraordinaires pouvaient conjurer la gêne qu'il en éprouvait.
Simone de Beauvoir